Je me suis dit qu’on était le 1er avril, que c’était moi qui avait pris un coup d’orage ou je ne sais quoi, que je rêvais. Je me suis dit que j’allais me réveiller, alors j’ai attendu un peu, mais non. Un peu plus tard, sur cette chaîne d’informations en boucle, j’ai de nouveau ouï la nouvelle, je ne rêvais donc pas et nous étions bel en bien fin Mai de l’année maintenant, et l’orage qui avait éclaté dans la nuit m’avait épargné apparemment. Voici l’info : Le 27 février 2008, un enseignant marseillais de 47 ans assiste à un contrôle d’identité à la gare Saint-Charles, à Marseille (Bouches-du-Rhône). Le contrôle lui semble musclé, il intervient et se met ainsi à crier, à deux reprises : «Sarkozy, je te vois ! » ce qui provoque l’amusement des passagers qui assistent à la scène… Sauf que certains policiers ont un humour exclusivement policier, c’est bien connu, et qu’ils ne sont pas là pour rigoler d’autre chose que de leurs blagues à eux, c’est bien connu aussi. (En tous cas ils sont majoritaires dans ce cas, même si personnellement il l’est arrivé d’avoir à faire à des gendarmes – qui sont des militaires – parfaitement aimables et courtois, si, si, si, et tout à fait dans leur rôle, fin de l’aparté.) Zou, les policiers marseillais embarquent notre professeur intempestif et rigolard au commissariat et lui dressent procès verbal… affirmant que, je cite, « par la durée et la répartition de ses cris», l'enseignant a porté atteinte à la tranquillité publique, contrevenant ainsi à l'article 13-37 du code de la santé publique. Déjà, là, je me demande où je suis… Mais ce n’est pas tout, parce que l’enseignant a reçu le 20 avril dernier une convocation à comparaître, le 19 mai, devant un juge de proximité. Le motif des poursuites a changé : il lui est désormais reproché un «tapage injurieux diurne troublant la tranquillité d'autrui», délit passible d'amende selon l'article R 632-1 du Code pénal.
Tapage injurieux diurne. Je re-rêve. Je n’en finis pas de rêver. Tu cries : « Je te reconnais Sarkozy ! » dans une gare, en pleine heure de pointe, c’est injurieux et c’est du tapage. Sûr que ça trouble la tranquillité des voyageurs assaillis de toutes parts par le brouhaha ambiant, les annonces incompréhensibles des hauts parleurs, etc. Au strict plan de la logique, donc, le seul nom de Sarkozy est une insulte. Une injure. OK. Désormais, je vous l’apprends, plutôt que balancer à votre interlocuteur privilégié un quelconque « Casse-toi pauv’ con ! » grand cru présidentiel, choisissez plutôt : « Casse-toi, pauvre Sarkozy ! » Murmurez-le, néanmoins, de peur de troubler l’ordre public. Mieux : écrivez-le. Téléphonez-le. Insultez oui, mais en douceur. Poliment. Style : « S’il vous plait, je vous emmerde, tête de con ! » tout est dans le « s’il vous plait ». Je n’incite pas, je donne des exemples : « Vas te faire foutre, eh, Sarkozy ! » Le gros mot à la mode. On ne dit plus « gros connard », mais « gros Sarko », « petit con, mais petit Sarko ». Numéro un dans les bacs aux insolences spontanées. Premier au top ten des invectives. Allez-y sans vergogne, défoulez-vous, la nouvelle insulte est arrivée, soyez in ! (Faites gaffe quand même de ne pas l’adresser au vrai, en direct et par mégarde. Je ne suis pas certain qu’il soit très résistant à la chatouille…)
Bref. Je n’avais pas rêvé, nous n’étions pas le 1er avril, l’orage s’est éloigné… Certain jour, en notre royaume des privilèges et droits seigneuriaux de retour, où semble refleurir à foison en délinquance le crime facile de lèse-majesté à la portée de tous, la sérénité citoyenne est quand même laborieuse. Ou alors je fatigue.
Pierre Pelot
Chronique parue le dimanche 24 mai 2009 dans 