Il se trouve tout simplement que j’ai bifurqué. Qu’à un moment donné que je me suis pris la tête pour d’autres intérêts. Sinon, pourquoi pas ? Qu’en sait-on ? Ils ont tous commencé de la sorte, dans un petit club de rien, pour la plupart, en France ou n’importe où, évidemment. Des fois même ce n’était pas un club, juste une bande de copains sur un terrain pourri avec des « bois » réduits à deux poteaux et une barre transversale et pas un sou pour acheter le filet, au bord d’une rivière qui débordait en automne et au printemps et qui noyait tout le bastringue, ça virait quasi water-polo. Alors ?
Dans mon village c’était pas rien, il y avait un vrai stade, des vraies tribunes, un vrai terrain de basket en plus, une vraie piste pour courir, autour. Le Stade Michel-Georges. Et même que Jacques, le fils, a été maire et aussi grand sachem de foot en France et au-delà, quelque chose comme ça, une épée. Donc, hein, ça ne rigole plus ? J’avais quoi ? Treize, quatorze ans ? C’était la classe de fin d’études, à l’école primaire. Trois années groupées. L’instituteur aimait ça, le foot, alors il avait mis sur pied (sur pieds une équipe scolaire. Grandiose. Et moi-même je jouais. A cette époque lointaine des shorts et des crampons, on appelait mon poste « demi droit ». Maintenant c’est je ne sais plus quoi. Probablement supprimé, je n’en vois pas l’équivalence quand je me tape la Coupe du Monde. On avait des supers tenues, blanches, chaussettes, shorts, maillots. Pas un brin de pub. Purs et durs, achetés par personne, qu’on n’était. Une année, on est allés jusqu’en finale de la Coupe Rogeron, sponsorisée par des biscuits, oui monsieur, j’ai les preuves, et on s’est fait ratatinés par des grands cornichons de Thaon, si ma mémoire est bonne. Des dignes adversaires. La loi du sport. C’était bien. Et alors ?
Et alors si j’avais pas bifurqué, si j’avais voulu, j’aurais pu continuer. J’aurais gravi les échelons, pardi. Entraînement, privations, sacrifices, le parcours classique. La lente et méritoire ascension. La finale de la Coupe Rogeron dans le curriculum, je serais parti sur les routes vers des horizons glorieux, j’aurais tout fait comme il faut faire, les régimes, l’esprit sportif, tout. Après la Rogeron, la Coupe d’Europe, de France, de Navarre, du Monde. Tout le cirque, les supporters en délire, les tribunes croulant sous l’enthousiasme, j’aurais eu des crampes, des claquages, des déchirures, des chevilles niquées pour la vie, des rotules en javel, des protège-tibia, des maillots avec mon numéro et mon nom dessus. J’aurais mis des buts (c’est mon boulot, non ?), j’aurais eu des admiratrices, j’aurais tiré des coups, francs et indirects, des penalty, j’aurais été l’idole des jeunes, j’aurais eu des cartons jaunes, rouges, absolument pas mérités, cet arbitre m’aurait eu dans le pif, le gros con. J’aurais été racheté par le Bayern, la Juventus, le Real, la Barça, Manchester United et Bagnères-de-Bigorre, tous à la fois, ou les uns après les autres, au plus offrant, ma cote aurait atteint des sommes hallucinantes, des 100 millions d’euros, ah ah ah ! aux chiottes Kaka ! dans les choux Ronaldo ! houu les cornes Ribéry ! tous des petits bras, j’aurais ramassé le blé, merci m’sieurs-dames, même pas honte ! Un peu que j’aurais même pas eu honte, tiens. Je les oblige mes supporters ? C’est ma faute, la crise ? C’est où qu’elle doit être, la honte ? Le décence ? Pas dans mes poches, en tous cas. Vous rigolez, non ? Digne et droit. La star.
Ouais. J’aurais fait ça, tiens, Kaka. Ou Rinaldo. Footballeur idole. Si j’avais su.
Pierre Pelot
Chronique parue le dimanche 21 juin 2009 dans 