jeudi 20 août 2009
Pourtant, nous nichons dans le texte...
La semaine dernière, en cette page dominicale, on pouvait lire éventuellement, si toutefois l’on ne vaquait point à d’autres occupations qui se pouvaient multiples, vu que c’était dimanche et les vacances en outre, on pouvait lire — disais-je — dans cette présente rubrique, un Bavardages titré : « Des seins et une plume ». Le sujet de ladite s’attardant sur un article, paru dans Paris Match aux alentours de la même semaine, ou presque, consacré à une série de photos sexyglamourantes de Sharon Stone, actrice, doublée d’une interview par Marc Levy, intervieweur-sur-un-nuage. Fort bien. Ne revenons ni sur les photos de Sharon ni sur l’article de Marc.
Seulement voilà : en réalité, à l’origine, le titre de cette chronique n’était pas : « Des seins et une plume », mais : « Les nichons de Sharon et la plume de Marc ».
Je fus donc étonné de lire ce que je lus. Je me trouvais plus drôle, avec dans ce chapeau, un petit côté rigolard que j’espérais avoir soufflé sur ce papier. Pensais-je. Il faut croire que non. Il faut croire non seulement que non, mais aussi à bien d’autres choses, rampantes et surgissantes où on ne les attend guère. Croire qu’en ces temps de vacances, avec bureaux vides et locaux quasi déserts, me dis-je, des ombres rôdent, à l’affût, ciseaux prêts à couper dans les mots qui se prennent pour des mots, en plein dimanche, sans avoir pris la peine d’en porter les habits. Les habits du dimanche pour les mots ne sont pourtant pas agréables, généralement, ils grattent et se font mal aux gestes et mouvements de l’existence, comme s’il fallait vivre autrement le dimanche, ils sont pénibles à supporter, on ne doit surtout pas se salir, casser les plis bien repassés, etc.
De tous temps depuis l’aube de leur invention les dimanches sont insupportables, c’est bien connu, même si non avoué. Bref. Dans les couloirs pratiquement déserts, donc (c’est une image), l’ombre qu’on n’ose pas nommer va, vient, armée de ses ciseaux et de ce que je ne vois pas comment désigner autrement que sa pudibonderie, accessoirement aussi de son aptitude au rapetassage et rafistolage des amputations. Du haut de ses miradors omnidressés, l’ombre veille. Et elle agit. Que se pointe le mot qui risque de fâcher, de troubler, de faire pas beau, de graveler, de choquer, de déclancher l’avalanche de protestations des protestataires sur le qui vive, que se manifeste le mot trop mal fringué pour un dimanche, et crac ! l’ombre correctrice corrige. D’un bel élan coupe le nichon fautif, ce qui tout de même fait mal, remplaçant l’amputation par une prothèse bien clean, un sein que nous ne saurions voir et que cette appellation de parade en vient presque à cacher, un mot bêtement médical, d’anatomie sans faille. Un sein. Même pas deux, en l’occurrence, même pas ceux de Sharon, mais des. Des seins. Un pluriel obscur dans l’anonymat duquel se fondent toutes les rondeurs, les formes, les volumes, les douceurs, tous les tétons, toutes les aréoles, tous les modèles de ces ô combien et essentiellement féminines flamberges. Des seins. Comme on peut aussi bien nommer les joyeux camarades au cœur des cabinets médicaux. Par exemple. Des seins. D’une banalité affligeante, d’une platitude, et ce n’est pas le cas de le dire, désespérante.
J’aime mieux les nichons.
Mais l’ombre examinatrice ne s’est pas contentée de remodeler le titre de cette plaisanterie pour en faire du propre et du sérieux. Le mot lui faisant peur sans doute et pour rester en accord avec ses ciseaux, l’ombre a déniché des nichons récidivistes, encore, dans le texte même, primesautiers, coquins, du moins le voulait-on ainsi, pour te vous le retransformer derechef en seins, cornegidouille ! Là où j’avais évoqué, à l’appui des photos, les « nichons au vent » de Sharon, je retrouve, au même vent, des seins. Bien moins rigolos. Moins provocateurs. Des seins au vent n’ont pas du tout la même consistance évocatrice que des nichons dardés dans le même courant d’air. Je le pense fermement. Rien à voir. Aux seins, vous aurez beau faire, vous ne ferez porter que le chapeau de la bienséance, alors que vous aurez tout autant beau faire, les braves nichons petits ou généreux vont danser tête nue, c’est leur allure de fête et c’est la fête tous les jours. Mais l’ombre sans doute n’aime pas le mot. Le mot nichon. Ni même qui sait le son, les deux sons composant le mot. L’ombre parle peut-être de corseins en bocaux ? Va savoir. L’ombre se dit sans doute que son devoir est d’épurer la langue de certains sons fauteurs de mots qui augmentent la production de cérumen dans certaines oreilles ? L’ombre assurément ne parle pas de « cul », qu’elle traque hardiment et remplace par « derrière » . J’en suis convaincu.
Amis des anatomies évoquées, élevons-nous contre ce coupable gommage de nichons remplacés par les seins sans réel caractère du tout venant, hommes et femmes de bonne volonté de tous les pays que de telles pratiques navrent avant de révolter, gardons en sainte horreur la tartufferie et unichons-nous dans la protestation contre de telles pratiques. Soyons vigilants. L’œil sur le motif, sans mollir.
Pierre Pelot
Chronique non parue dans 
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