Il pleut.
Il pleut du gris dans les couleurs brûlées. Depuis toujours ces dégoulinements-là ont bavé de la sorte, au fil du temps et des saisons renouvelées à longueur de souffle depuis — sans doute — le presque commencement des temps.
Ce n’est pas difficile de faire ce voyage, pour lequel on embarque sans besoin de navire aux mâtures imposantes, sans même port d’où partir ni havre où accoster. Voyage de vertiges, à la fois immobile. Les jours ne sont que farce, de la musique en vrac aux bribes de laquelle tourne et vire le vivant. C’est ce qu’ils font de mieux, les jours: danser. Ils ne passent pas, ils tournaillent. Grains de présent en chapelets, à la file, de seconde en seconde, ils marquent aux mêmes repères leur rythme, leurs grimaces, leurs changements de figure, ils ont la ride creuse aux visages des hommes comme à l’écorce des arbres qui grandissent sous un même soleil, dans les mêmes coulées de vent, sous les mêmes froidures crevassant une peau commune.
Il pleut, le ciel est bas de ses nuages fatigués qui couvent la montagne. C’est le soir avant l’heure. La nuit sera très tôt couchée jusqu’à demain.
Mais aussi il fait bleu, d’un soleil à brûler les herbes où les troupeaux n’iront pas tondre à coups de dents jaunes et de langues râpeuses. Il fait bleu et tremblé d’un soleil à mûrir les épis, que jadis on battait en bled et qu’au moulin des abbesses on broyait en farine pelotée ensuite dans la panse des pétrins de bois blanc, pour en tirer le pain à cuire au feu muré par les briques du four.
Ces gestes-là ne changent pas. Ils sont appris et formés de toujours, ils demeurent. Ils sont comme la pluie ou la neige ou le gel ou le givre qui glace les genets, comme les rosées qui perlent aux toiles d’araignée tendues dans le sainfoin, comme les odeurs qui tournent elles aussi avec les effluves du temps, autour des gestes et de ce qu’ils font.
Et les odeurs ravivées encore du sang de la forêt…
Ils sont ici, encore, il sont là de toujours, d’hier sans doute à la manière d’aujourd’hui, le seront jusqu’à ce que demain guigne au bord de leurs gestes éteints et de leurs regards tus, ils sont comme les brouillards qui fument aux épaules montueuses de la terre et des roches sommeillantes… Ils sont à la porte d’ailleurs, venus du bout d’hier, maintenant et ensuite, avec le vent, la neige, les chaleurs tendues aux sècheresses des étiages et sur les pelages frissonnants de la tourbe, avec les renards qui glissent dans les coups d’oeil blancs de la lune, avec le gel à pierre fendre, la terre desséchée des caries des chemins qui chuinte un crissement pareil à celui de la neige durcie, sous la semelle, quand on passe.
Les gens, ici, encore.
Pierre Pelot
Chronique parue le dimanche 23 août 2009 dans 