Nous sommes cernés, j’en ai peur. Où que se tourne le regard et se tende l’oreille, les signes sont là. Et ce n’est pas d’aujourd’hui, en vérité, voilà un bout de temps que ça se produit, mais nous n’y avions pas prêté garde — nous ne sommes pas prêteurs. Où était-elle, notre attention ? Ailleurs. Occupée à d’autres tâches, sans doute, accaparée par d’autres intérêts. Pourtant, oui, les signes étaient là, mais nous ne les avions pas identifiés. Ils font volontiers dans l’insidieux. Le sournois. Et puis quand c’est probablement trop tard, ils éclatent au grand jour, ne se masquent plus, ou qu’à peine.
Nous sommes, à en croire ces signes, assiégés, à deux doigts d’être investis, si ce n’est déjà fait.
L’ennemi est sur le point de fondre. Il a pour nom Médiocrité.
C’est un putain d’adversaire, dans nos entours depuis des lustres, mais, allez, pendant longtemps on s’en accommodait, on le garait à distance, on l’évitait, sachant qu’il était là et qu’on ne frayait pas avec lui, à la limite, ça nous faisait presque du bien tant qu’il ne nous mangeait pas dans la gamelle, on le reconnaissait, il vivait sa vie, on disait : « Tiens, c’est médiocre, beuark » et il passait son chemin, nous le nôtre. Mais désormais c’est terminé. La garce s’installe. Elle est menteuse, ostentatoire, déguisée perfidement, elle porte l’uniforme de l’ennemi, habillée en qualité, ce qui est contraire à toutes les lois de la guerre. C’est une ennemie prétentieuse, une niqueuse de braves gens, c’est une honte. La salope nous a envahis. Madame Médiocrité, dont les signes, ses drapeaux flottent au grand vent du quotidien.
Elle fait ses simagrées, montre son cul et danse sur les territoires têtes de ponts investis que sont principalement la télé et la presse. Du « roman de la rentrée » de Beigbeder aux quatre pages de celui d’Amélie, du sempiternel Beigbeder interviewé par le seul présentateur télé maquillé au Nutella, j’ai nommé Nicos et ses formules de suffisance léchouillarde, à Alexandre Jardin qui va nous remettre une couche de Fanfan, et après le livre-Fanfan une couche de film-Fanfan. J’en passe et pas des meilleurs. Il n’y a qu’à se baisser. Les signes du mal, ils sont aussi dans les interviews soi-disant événementiels en direct depuis le G2O de Nouyork, tout juste mascarade de platitudes auto-satisfaites présidentielles… Et les petits mots qui s’oublient, qui dérapent, les petits gestes, les doigts d’honneur signés Eric Besson, ministre, qu’on adresse au caméraman en croyant — faut-il être bête, en plus — se tenir hors cadre, les propos malheureux, les lapsus révélateurs…
Mais le summum, le plus énorme de tous les signes, le plus symptomatique s’intitule « La Princesse et le Président ». C’est un roman. Collection Arlequin ? Non. Un truc de littérature, de la pure et de la vraie, de la top-gamme — son auteur a toujours été attiré par les lettres, il le dit. C’était son rêve. Manque de pot il a mal tourné, au lieu de Victor Hugo il a fait Président de la République, à une époque, président d’autres machins aussi, dans la catégorie prestige. Et pour couronner le tout : Académicien français. L’individu auteur de la chose s’appelle Valery Giscard d’Estaing. Il n’est pas peu fier de son forfait imprimé. Un ami critique me disait ses bras tombés, sachant pourtant que ce serait mauvais de se rendre compte à quel point c’était au-delà de l’attente. Je jure que c’est vrai : passant par hasard devant ma télé à l’heure d’une émission littéraire, j’entends un présentateur libraire mutin (de mutinerie) dire, dixit : « Le livre de Giscard c’est comme les pruneaux, c’est ridé et ça fait chier ».
A l’heure qu’il est, nous dit l’éditeur-gendre du délictueux, cent mille constipés se seraient d’ores et déjà rués sur le laxatif.
Tous ces signes et ce dernier notamment hurlent triomphalement la présence incrustée des armées du Médiocre Envahisseur. La résistance s’annonce ardue.
Pierre Pelot
Chronique parue le dimanche 4 octobre 2009 dans 