Il est né ça fait un moment, en 1928, ce qui pourrait faire croire qu’il est aujourd’hui une sorte d’homme âgé, alors que tout au contraire, il n’y a pas plus dans la force de l’âge que ce gaillard, voire même pas plus jeunesse que ce vieux type-là. L’individu est né, donc, et au fil d’un morceau de temps cet individu est tout simplement devenu un des plus grands, un des plus formidables caricaturistes de son époque, qui est la nôtre. Un des plus irrévérencieux, un des plus irrespectueux, sans aucun doute, et c’est aussi, c’est encore ce qui fait sa force. L’irrespect. Car voyez-vous, c’est douteux, au fond, le respect. Il faut du courage et de la lucidité pour être capable d’irrespectueux, pour ne pas respecter ce qui, au fond, derrière une parure, ne le mérite pas. Il faut aussi de la générosité. De l’humanité. Ça tombe sous le sens, avec un peu de réflexion. Comment respecter sincèrement, littéralement, un général, par exemple ? Une autorité institutionnelle en place? Un évêque, un pape, une idole ? A la réflexion, réfléchissons, il y a mille raisons de ne pas respecter systématiquement le respectable, en vérité… Bien souvent, en tous cas. Il y a mille raisons respectables de ne pas le faire. Cet homme-là, fils d’une bistrote de Belleville et d’un ferronnier, va « faire » l’école Estienne, devenir un des plus talentueux affichistes du temps. Puis il va viser le dessin de presse. C’est un enragé. C’est un féroce. C’est un tendre aux dents dures qui happent et qui déchirent. D’une rencontre avec Leonor Fini naissent sous la plume du dessinateur les fameux Chats calembours de Siné, puisque c’est de lui qu’il s’agit…
Oui, Siné est un dessinateur enragé, un enrageur. Il dessine au poignard comme d’autres peignent au couteau. Il dessine à la plume qui pique côté bec et la plume qui caresse côté plume. Siné à l’œil juste qu’il utilise pour des regards acérés là où nous aurions peur de voir, ou encore où nous ne penserions pas regarder. Siné a le trait qui dérange, le mot sans hausser le ton qui se décline aussitôt en cri. En hurlerie.
Siné, longtemps de sa vie, travaille et dessine à Charlie Hebdo, jusqu’au jour où il a le malheur de souhaiter au gamin Sarkozy un bel avenir dans la foulée de son mariage avec une riche dame… Il est accusé d’antisémitisme primaire par le rédac chef de Charlie Hebdo, un certain Philippe Val, longtemps pourfendeur du pouvoir jusqu’à sa conversion récente aux arcanes et sa nomination (tiens donc…) au poste de chef de Radio France… Il n’y a pas plus d’antisémitisme là-dedans que d’anti-auvergnatisme dans un bon mot de Hortefeu. Mais Siné est sommé par Val son chef de s’excuser. Auprès du Sarkozisme soit-disant insulté. Ce qu’il ne fait pas. Le choix lui est donné : les excuses ou la porte. Il choisit la porte. Viré, certes… mais il crée aussi sec un journal, à son âge canonique de jeune homme, Siné Hebdo, qui va non seulement concurrencer l’ancestral Charlie mais lui en mettre plein la vue ! Joie.
Pendant plus de soixante ans de sa vie, Siné a dessiné. Il a montré les dents et aussi un peu ses fesses, il a fait des pieds de nez, il a posé la colère là où ça faisait mal. Un livre sort ces jours-ci, un magnifique album, aux Editions Hoebeke, intitulé : Siné – 60 ans de dessins. Un formidable cadeau à se faire et à faire aux autres, aux gens à qui on veut du bien. A mettre au pied du sapin, par exemple, avec le petit jésus de plâtre, dans la crèche. Rien que de l’amour et du bonheur. Siné est un féroce méchamment gentil. Un grand monsieur, bon et brave homme de joli talent. Grâces lui soient rendues.
Pierre Pelot
Chronique parue le dimanche 25 octobre 2009 dans 