dimanche 17 janvier 2010
Qui rit vendredi...
Depuis ce matin, je me croyais jeudi. Je suppose que ça n’arrive pas qu’à moi de rétro-pédaler de la sorte, à un moment quelconque de la semaine. De se réveiller et de se croire tel jour sans se croire obligé de vérifier. Bon. Je me croyais donc jeudi. Tout allait bien. Jusqu’à ce que la vie me prouve que non, que nous étions, hé hé, vendredi ! Vendredi, jour du poisson, jour où il vaut mieux ne pas rire si on tient à rigoler encore dimanche, donc aujourd’hui (je parle en fonction d’un certain décalage entre aujourd’hui-moment-où-j’écris-ces-lignes et aujourd’hui- moment-où-on-les-lit, éventuellement, imprimées, ce qui implique, je sais, une certaine contorsion des méninges.) Mais alors rien ne va plus, du coup. J’étais parfaitement bien à l’aise dans mon pseudo jeudi. Tout s’effondre. Vendredi. Ça m’a gâché mon jeudi, du coup.
Et si je réfléchis, quel jour était-ce, alors, hier ? Et je m’aperçois que je ne m’en souviens plus. Hier, mon quotidien ne m’a posé aucun problème, c’était un quotidien normal, donc, sans conscience particulière. Je ne me suis pas posé de question. Ou alors je ne m’en souviens plus, aujourd’hui. Aujourd’hui vendredi. C’est à dire dimanche. Hier, en tous cas, ce n’était pas jeudi puisque c’est aujourd’hui. Mercredi ? Non plus, car mercredi je m’en souviens très bien c’était avant-hier. Sauf que mercredi ne peut pas être avant-hier, mais hier, puisque la veille d’aujourd’hui qui est dimanche, certes, mais dans mon esprit jeudi…
Je vais essayer de penser à autre chose.
Mais le truc m’obsède. Cette position donnée dans un présent donné. Je me souviens de certains événements comme si c’était hier. Et j’oublie des choses qui se sont passées il y a moins d’une heure. Par exemple ? Je ne peux pas donner d’exemple de ce que je ne me souviens plus. Mais, dans l’autre sens, je suis capable de me souvenir d’une soirée particulière, comme la soirée des vœux de fin d’année, dans la salle omnisports de mon village. Je dis « mon village » mais ce n’est pas « mon » village, évidemment, il ne m’appartient pas, j’y suis juste venu au monde et devenu grand (un peu) et ne l’ai pas quitté – est-ce que ça en fait « mon » village, je ne pense pas. Mais je m’y sens plutôt bien, j’y ai poussé en compagnie d’autres habitants, des amis, en somme, des gens. Des gens que j’aime savoir être des habitants de ce village, eux aussi. Bref donc, cérémonie des vœux adressés par le maire à ses administrés, c’est une pratique qui se pratique beaucoup à cette saison. J’ai retrouvé plein de gens que je n’avais plus croisés depuis un moment, depuis un temps où il y avait encore des rassemblements, des bals, des kermesses, des fêtes, et où je m’y rendais. C’était agréable.
Monsieur le maire donc a fait un compte-rendu, et après lui un autre personnage Président de je ne sais plus quoi a fait le même avec quelques rajouts et ensuite un troisième plus haut gradé dans les strates régionaux, Président aussi sans doute, en a remis une couche en plus technique et incompréhensible, faisant remarquer que cette période pendant laquelle il rebondissait de soirée cérémonielle en soirée cérémonielle et de crémant et crémant était un sacré boulot, mine de rien, et pour finir, cerise (pomme ?) sur le gâteau, un député, un vrai, qui a balancé un discours de député de la majorité dans l’esprit de son chef, of course, avec hommage à un disparu fraîchement disparu et comme si nous étions tous au même chef dans la salle, chamboulés par cette disparition, tout ça avant de serrer quelques paluches et nous de nous retrouver en groupes et groupuscules et boire une goutte et manger une tranche, tout ça au son des piaillements et cris divers d’un enfant en liberté de mouvements, sa sono à fond, qui n’était donc pas au lit comme la raison l’eût commandé, sous l’œil imperturbable de sa maman stoïque, la seule que ce remue-ménage ne dérangeait visiblement pas – ah, la force des mères… Donc, vous voyez que je peux me souvenir, quand je veux, et dans le détail, qui plus est. C’était une belle soirée. Un moment convivial, comme on dit. Et des fois on dit vrai. Sans blague.
Un vendredi, aussi, d’ailleurs. Huit jours en arrière.
Quant à jeudi… ça m’inquiète quand même.
Pierre Pelot
Chronique parue le dimanche 17 janvier 2010 dans 
Bavardages
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