dimanche 07 février 2010
La ferme, si seulement...
On ne peut pas y échapper. Soit c’est en provenance directe de la boîte (je ne veux pas dire « en direct »), soit que vous en lisiez quelque titre et anecdote dans un journal de télévision, par exemple, ou un magazine pratiquement quelconque. Personnellement j’ai vu des extraits de la chose dans le Zapping, des extraits courts, quelques secondes, quelques minutes au plus, ce qui est largement suffisant pour comprendre. Comprendre à quel point la nullité, le degré zéro de la nullité, peut descendre loin en dessous de zéro. Je me dis, à la suite de quoi, que non seulement des gens, des personnes, participent à cela, mais que s’ils en sont arrivés à ce point, les pauvres, c’est parce que d’autres personnes, des êtres humains aussi, de la même espèce amie, ont conçu l’événement. Dans un bureau se sont réunis et ont cogité ces congénères, et finalement au bout de longues heures de réflexion et de travail de méninges surchauffées se sont dit : On tient le truc, on a mis le doigt dessus, vivent nous ! Fiers et contents d’eux. Se sont dit : Ça va s’appeler La ferme des célébrités.
Trouvons donc un paquet de célébrités et une ferme, mélangeons le tout. Des peoples et des animals, ça va le faire, coco. Se sont dit ça, les professionnels. Fiers d’eux. C’est avec ce genre de niaiserie que se forge un concept que les concepteurs trouvent fatalement génial. Et la cerise sur le gâteau sera, pour le coup, au moins une noix de coco : on va faire nos conneries à destination du bon peuple en AFRIQUE ! Exotisme, mon garçon, exotisme. Bon. Qui sont les célébrités ? Je demande à voir – un paquet de pouffes, au féminin et au masculin, dont la sœur, dans le tas, apprends-je, de Céline Dion… La famille Dion, aux repas de famille, ça doit valoir quand même son pesant de sirop d’érable. Entre celle qui braille une chanson au dessert et les autres du style de la fermière africaine qui doivent faire assaut de bonnes grosses vannes au fromage… Je ne parle pas des célébrités autres, encore plus anonymes si ça se peut. Ni de l’animateur, Monsieur Castaldi… Non, je n’en parle pas.
Donc, voilà de la télévision pure et dure, camarade ! De la télévision pour téléspectateurs dont le Q.I. ne risque pas de frôler l’alarme. Mais oui, mais oui, pourquoi jouer les hypocrites sous couvert mensonger de respect du public ? Sachez-le, sachez-le bien, public respectable si peu respecté : les concepteurs, auteurs, producteurs, metteurs en scènes et en ondes de ces émissions non seulement prennent les acteurs de leurs attentats à l’intelligence pour des cons, mais vous avec, et vous surtout, braves, braves-braves téléspectateurs. Confidence : il fut un temps où j’avais des velléités, le petit doigt dans l’engrenage de la série télévisée, et ce temps-là vit tomber dans ma boîte aux lettres un certain nombre de « bibles » de plusieurs de ces séries — lesdites bibles étant le terme pour le répertoire destiné aux scénaristes de tout ce que la série doit et peut ou ne doit pas et ne peut pas contenir. J’ai lu plus d’une fois dans ces bibles le rappel au scénariste que le spectateur auquel s’adressait l’histoire n’était pas forcément futé. Pas forcément du tout, même. En gros, plutôt catégorie abruti qu’éveillé. Comme par hasard, ces séries étaient de celles qui cartonnaient. J’en suis si désolé.
J’avais une ferme en Afrique, au pied de la montagne du Ngong… Ainsi commence le merveilleux, le formidable roman de Karen Blixen : La Ferme Africaine. A lire et déguster plutôt que regarder Castaldi sur sa peau de zèbre, ses singes et singeries. Ou encore le film Out of Africa qui fut adapté du livre, avec la grande Meryl Streep et le non moins grand Robert Redford.
Pierre Pelot
Chronique parue le dimanche 7 février 2010 dans 
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