dimanche 14 février 2010
La gardavue basse
Vous vous retrouvez mains dans les poches devant la fenêtre, deux chats de part et d’autre sur la tablette, en train de regarder tomber la neige. A gros flocons mous, légers, aériens le temps qu’il faut avant de devenir terrestres et en couche. Une espèce de jardin sauvage s’étend sous vos yeux, qui est à peu près tout sauf un jardin une étendue broussailleuse sillonnée d’empreintes de chevreuils et d’un tas d’autres animaux. Les chevreuils ont décidé de passer ces jours ensevelis près de la maison. Un brocard et une chevrette. Il y a un mois, on les voyait sur la pente de la colline, parmi les halliers déplumés, mais ils y étaient cinq. Bon, c’était les derniers jours juste avant la fermeture de la chasse… vous voyez ce que je veux dire. Cette zone-là dont je parle est pourtant « protégée », ce n’est pas de la réserve mais presque – encore que c’est quasiment ça. Alors, ces fameux jours ultimes avant le retour au calme, on a quand même entendu flinguer pas mal dans ces hauteurs, ils sont venus en renfort, toute la bande qui gravite généralement sur ce secteur et des autres du village voisin. Pour pratiquer leur sport. Ils tiraient la langue, sentaient venir le manque pour les mois à venir, ils se sont dit « vains dieux, on va mettre le paquet avant de ranger les flingots » et en avant la musique. Je ne dis pas qu’ils sont tous comme ça, addicts et fragiles de la pulsion, mais un bon pourcentage quand même (le « vains dieux » ponctuel dans la conversation est un des traits significatifs auxquels ont peut renifler la catégorie de personnages…).
Regarder tomber la neige et passer des chevreuils dans le paysage est singulièrement apaisant. Demandez aux chats. D’apaisement, des fois, on en a bien besoin. Moi en tous cas, je ne sais pas vous. C’est peut-être l’âge ? La fatigue générale, l’ambiance. L’environnement, tout ce qui frise les nerfs et met à mal le bon raisonnement. Cette époque qu’on nous serine insécurisée de toutes part… Car tous et chacun son tour, les courtisans de la Cour, beaux parleurs et vils flatteurs, à leur poste dans le sillage du Petit Grand Chef Fébrile, tous (et toutes en première ligne, qui sont les pires et les moins dentellières) l’ont affirmé : notre sécurité d’abord.
Et quitte à surprendre, je trouve que ce chœur des vierges gouvernementaux (au masculin car grammaticalement le masculin l’emporte) a raison.
Nous vivons un quotidien dangereux. De plus en plus. Qui peut être certain, se levant le matin, que le jour qui vient ne le verra pas au soir en garde à vue, embarqué pour quelque terrifiant méfait accompli sans que même il le sache ? Même toi, écolier, pour une bagarre de récréation, qui en d’autres temps se réglait en trois baffes et coups de pied au cul ; même toi vieillard cardiaque coupable de propos un peu vifs à un agent de la force publique pour le coup mis en danger d’insulte ; même toi, ami, pour avoir rétorqué à une admonestation musclée d’un agent de sécurité sncf… Même et surtout toi-n’importe-qui, citoyen basique à l’identité nationale en règle et estampillé par le ministre au gros pif et menton pointu, même moi. Garde à vous : les temps sont à la gardavue tous azimuts, sport national en pleine ascension, sous l’épée damoclèsienne duquel nous courbons, comme de bien entendu, comme malignement manigancé, l’échine…
Alors, oui : regarder tomber la neige et viander les chevreuils… des jours durant… Jusqu’à ce que la police surgisse, sur ordre de la hiérarchie donneuse d’ordre, et qu’elle vous engardavue menottes aux mains, parce que, vous ne le saviez pas, votre attitude est insultante de quiétude. Quiétude : qualificatif suspect étrangement dépourvu du préfixe « in » recommandé.
Pierre Pelot
Chronique parue le dimanche 14 février 2010 dans 
Bavardages
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