dimanche 16 octobre 2005
Bavardages aux tonneaux *

 

Juste avant dimanche

Nous voilà samedi. Il fait un temps superbe, on appelle ça l’été indien. L’été je veux bien, il est un peu tardif, mais bon à prendre. Indien, je n’en ai pas vu l’ombre d’un jusqu’à présent, ça va peut-être venir. Il paraît que dans le Sud il pleut depuis une semaine. J’entends jacasser des geais dans les arbres. Les couleurs sont superbes, des jaunes et des roux, c’est pour se faire pardonner le retard du beau temps, ça.

Un autre signe que c’est la belle saison, un signe qui fâche et qui fait tache, par contre : il est 10 heures et des poussières et je viens d’entendre péter dans la forêt proche un coup de fusil.

Bon. C’est pas contre les Indiens de l’été. Juste le signe que les gros cons sont lâchés. Re-lâchés. Ils se cachent un moment, se mêlent à la population anonyme du printemps à l’automne, donc, et quand on s’apprête à profiter de la saison, parce que les précédentes en général ont été pourries, bing ! C’est pourri aussi de ce côté, les gros cons sont là. En tenues camouflées pour qu’on les remarque mieux, des fusils partout, l’air de ne pas hésiter à les utiliser, les fusils, si vous les envoyez chier quand ils vous disent que vous n’avez pas le droit de vous promener sur ce chemin et que c’est la chasse et qu’etc. (Un dimanche, une fois, j’en ai vu une famille complète, des comme ça. Et leurs amis. Tous en tenue de camouflage façon Irak, les types et les bonnes femmes, fallait voir les pin-up, et, je vous jure : un gamin d’une dizaine d’année aussi ! ! ! Un bien parti) Des gros cons. Le bas de gamme, mais aussi les autres, ceux qui sont invités sur les chasses louées, je ne sais pas comment ça marche Il y a le communal, le domanial, et quoi encore ? Les gros cons supervisent tout ça. Sont partout. Dans vos jardins. Bientôt dans vos cuisines. Le premier que je trouve dans mon jardin en tenue camouflée ou pas, je décroche. Y a pas qu’eux qui ont des fusils.

Mais je m’énerve.

Je ne devrais pas.

Au premier qui fait gicler la bière de la panse de son camarade par erreur et par balle, on va dire que c’est moi. Donc, calmos. Silence. On passe à autre chose. N’empêche, ils sont de retour, on n’est pas prêts d’en être débarrassés, à moins que, je ne sais pas, tous les canards sauvages montent une OGA (Opération Grippe Aviaire) et leur chient dessus en passant — je sais : j’utopise.

Bon, allez, allons traîner ailleurs.

Samedi 15 octobre 2005, donc.

Comme le temps passe.

Je n’en suis pas certain, mais je crois bien que c’est la semaine prochaine que commence la foire de Francfort. C’est un truc littéro-commercial, ou commercio-littéral (et littéraire un peu aussi sans doute) C’est quand même là que Marc Lévy a pris le départ, si je ne m’abuse... Mon éditeur y va. Mes éditeurs – ils sont deux. Faire des affaires. Qu’ils disent. Ils reviendront fourbus avec 4 de tension et des épuisements énervés plein les synapses. C’est comme ça les éditeurs revenant de Francfort. Les miens des fois, c’est comme ça en y allant. Ils travaillent trop. Enfin, jamais assez, mais trop. Je les aime bien.

Moi aussi je travaille trop. ( Et je m’aime moins. )

Je travaille trop et il le faut pourtant. Je ne vais pas entrer dans les détails (ça me fera moins de boulot). D’un autre côté non : je ne travaille pas trop, il faudrait que je travaille plus encore – je n’entre toujours pas dans les détails.

Ces derniers temps je me suis donc baladé pas mal, je suis allé de foire du livre en foire du livre. C’est agréable parce qu’on rencontre, comme on dit, des lecteurs. Et des trices aussi.

Une chose étonnante mais parfaitement sympathique : ce trajet, on va dire ça comme ça, que font les deux derniers romans publiés : C’est ainsi que les hommes vivent et Méchamment dimanche. Ils avancent ensemble, ils se renvoient l’un à l’autre, et ils vivent, et on m’en dit les choses les plus belles qui soient, les plus revigorantes. C’est ainsi… est toujours en librairie après deux ans d’existence, toujours en piles dans certaines, toujours vendu par les libraires qui décident de le vendre, c’est stupéfiant. Et l’on m’en dit toujours autant de belles et bonnes choses. Une dame, il y a peu, à Besançon, m’a demandé : Mais pourquoi on ne vous connaissait pas avant ? C’était gentil mais je n’ai pas su répondre.

Foires et foirages

Enfin voilà. C’est donc agréable, ces foires du livre, à cause des lecteurs et lectrices, comme je disais – je n’aime pas trop appeler les gens « lecteurs » ou « lectrices », c’est quand même sacrément réducteur, je trouve, mais bon, on va faire avec…

Il y a aussi les « collègues ». Ça peut être très agréable aussi. Et l’inverse. Par exemple rencontré Patrice Delbourg à Besançon, justement, puis à Saint-Dié ensuite, et nous avons bien ri, moi en tout cas, cet homme est plein d’humour – qui passe plus ou moins. On s’en souviendra à Saint-Dié, moi j’en ris encore, mais d’autres je ne sais pas… Salut Patrice. Et par exemple aussi, sur l’autre versant du problème, il y a les dîners, avec d’une part les discours des politiques du coin qui se sentent obligés, et les convives compagnons de tables avec qui vous vous retrouvez, comme certain frère de chanteur récemment remarié (on va dire ça comme ça) qui se présente « auteur » et le pense plutôt grand et le dit à l’envi et se hâte de vous annoncer qu’il va recevoir une médaille de la ville de Paris, etc. et affiche en un mot et à chaque fois qu’il l’ouvre une connerie grandiose, quand même. Ça existe aussi.

Tout cela est fatigant. En plus d’écrire.

Parce qu’écrire est fatigant.

Je sais, ça peut faire rire. Vous ouvrez les bouquins de la rentrée dont on parle, vous feuilletez leurs trente pages ou leur vide, quand bien même leur pagination est excédante, et vous entendez dire : écrire est fatigant. Je sais. Excusez-moi. 

Bientôt la sortie

En fait, de la rentrée, je me suis efforcé de ne rien entendre, rien lire, rien voir. J’y suis presque arrivé. Bientôt la sortie, quasi sain et sauf. Il y a quand même des choses qu’en dépit de tous mes efforts je n'ai pas réussi à éviter. Il y a des microbes auxquels vous ne pouvez pas échapper. En dépit de tous les vaccins. Par exemple : un papier dans Paris Match sur le « brûlot de la rentrée », bon, et des extraits censés ledit dit brûlot. Tu lis ça – atterré. Affligeant. Si un brûlot c’est ça… pas étonnant qu’on n’envoie pas son auteur se faire cuire un œuf et on n’est pas prêt, je ne sais pas… pas prêts d’échapper aux gros cons en liberté. Bon, je sais, encore une fois, je n’avais pas besoin d’ouvrir ce Paris Match. Si comme le dit monsieur le comédien Jean-Pierre Marielle pour qui par ailleurs j’ai une grande admiration en tant que comédien, si comme il le dit, donc, ce monsieur du brûlot est un grand écrivain… Foutre dieu notre littérature est sauvée et monsieur Marielle n’a pas loin du même âge que François Nourrissier.

On n’y échappe pas. Il y a même la photo d’Ardisson en couverture de mon programme télé. Je sais, aussi : ne j’avais qu’à en acheter un autre.

D’autant que je ne la regarde plus, la télé.

Quasi plus. Un peu les news, à l’heure de la sieste, pour alimenter ma somnolence. Même l’émission de la mi-journée de Maïténa sur Canal, Nous ne sommes pas des Anges s’enfonce dans les habitudes, les clichetons, les invités mode. Les nunucheries gamines de Daphné commence à être sérieusement gonflantes, et je ne parle pas des propos people de Jean-François Kervéant qui donne aussi quelquefois des leçons d’écriture. Donc plus de téloche. Je me suis désabonné à Canal. J’étais là depuis le début. Tu te rends compte ?

Cinoche au soleil levant

Je regarde des films. Voilà. Je viens de découvrir depuis quelques mois le cinéma asiatique. Et ça c’est une sacrée belle chose qui m’arrive. J’étais jusqu’à lors un peu convaincu que le cinéma en question était cuisiné selon des recettes à base de kung-fu et de soja et de ces choses-là. Comme on peut penser que le français ne se tricote qu’au béret et à la baguette. J’étais ignare et idiot. Un imbécile.

Parce que : que nenni ! le cinéma coréen, japonais, hongkongais… (j’en suis là) est proprement fantastique. D’une richesse et d’un beauté formelle renversantes. Tous genres confondus – films noirs, polars, fantastique, sf. Dans chacune de ces catégories d’inspiration et de propos différentes, je tombe sur des chef-d’œuvres, n’ayons pas peur des mots, des bijoux. Une nouvelle façon de voir et de raconter une histoire, une nouvelle histoire aussi. Et je me rends compte combien aussi pas mal de réalisateurs ricains ont pris leçon ou pompé gaillardement (Tarentino !, si tu nous regarde…)

Il y a presque autant dans quelques séquences de Une Balle dans la tête que dans beaucoup de Apocalypse Now. Alors des noms ! Des noms comme Kim Ki-duk, Takeshi Kitano, les frères Oxyde et Danny Pang, Takeshi Miike, Bong Joon-ho, Kim Jee-Woon… des films comme Old Boy, Memories of murder, Deux sœurs, The Eye (1 et 2), Cure, Bad Guy, Printemps, été, automne, hiver… et printemps, Victim, Resurrection of the matchgirl… Du bonheur, en somme.

Sinon...

Sinon. Sinon j’écris. L’histoire s’appelle L’Ombre des Voyageuses et je l’ai déjà dit et je n’en dirai donc pas davantage. Sinon aussi ça fatigue, je l’ai déjà dit également. Au point que je vais annuler les autres déplacements à venir. Garder Colmar, sans doute, c’n’est pas loin de chez moi.

Il faut que je travaille, que la machine tienne. La machine justement fatigue.

Emmerdations, en passant...

Au chapitre des emmerdes, c’est comme tout le monde, en gros. Les impôts. Il y aurait un feuilleton à écrire, si j’en avais le temps, je vais peut-être me garder ça sous le coude pour une toile de fond…

La banque. Non, la banque ça va à peu près. Ça va peut-être ne pas durer parce que…

La bagnole. Ben oui, la bagnole. La bagnole qui nous lâche. Genre joint de culasse. Alternateur. Vous vous y connaissez en joints de culasse ? Moi strictement pas, mais on (le garagiste) a prononcé ces mots-là avec pleins de sous entendu dans le ton et dans l’œil. C’est à l’étude en ce moment – l’histoire du joint de culasse. On (le garagiste) nous a prêté une autre bagnole qui roule sans fumer. Il nous a dit aussi que « C’est con il y a deux jours, on en avait récupéré une comme la vôtre, un accident, le moteur tout neuf, impecc ! Partie à la ferraille ». C’est con, oui. Moi aussi je trouve. J’étais content de l’apprendre. « Et il est où le ferrailleur » ? « Oh je sais pas, c’est un type de Haute-Saône »… Je vais quand même pas parcourir toute la Haute–Saône en vélo ou avec la voiture prêtée à la recherche d’une épave Fiat… Typo, je crois…

L’air comment, avec la vue basse ? La vue qui baisse, en plus – un machin de vieux. Donc les lunettes à reboulonner. Le rendez-vous avec l’ophtalmo – toute une épreuve pour l’obtenir avant six mois…

Images nada. Il n’y a pas de photos dans ces bavardages, ma batterie d’appareil numérique est naze. Encore un truc qui a foiré, tiens. Mais ça c’est pas grave.

Conclusion : ah le bel été qu’on a eu !

Sinon, à part les impôts, la bagnole, les lunettes, les gros cons, la rentrée littéraire avec Alexandre Jardin et Cie, la grande cohorte des chevaliers de la médiocrité qui déferlent tous azimuts, sinon encore deux ou trois petits trucs qui ne valent même pas la peine qu’on se tire une balle, ça va.

Ça va super bien. J’ai mon bois pour l’hiver et mes patates pour l’année. Il y a eu depuis le mois d’août des champignons comme j’en ai rarement vus. Des fois, mon pote Sylvain d’en dessous de chez moi m’embarque livrer du béton, quand je passe donner à manger des trucs à ses poules (mon filleul le coq se porte toujours bien, il est superbe, mais il paraît qu’il commence à avoir sale caractère, c’est Sylvain qui le dit — c’est pas exclu qu’il exagère).

Et puis surtout j’écris une putain d’histoire !

D’ailleurs, là, j’y retourne.

Hasta luego

 

* Jeu de mots

 

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