dimanche 04 avril 2010
Les taupes de Pâques
 

J’étais petit et j’attendais impatiemment le retour des cloches, le dimanche. Déjà, le vendredi, ma maman, sainte femme ordinaire, m’avait interdit le moindre mâchouillage de saucisson rouge sous prétexte qu’on « ne mange pas de viande le vendredi » et encore moins le vendredi saint, cela va sans dire – mais elle me le disait quand même menaçant de faire pleurer atrocement Jésus si je passais outre l’interdiction. Il y avait comme ça quelques trucs à éviter pour ne pas tirer les larmes du fils de dieu, qu’il avait apparemment faciles, comme, notamment, boire en mangeant de la soupe, allez savoir pourquoi l’éventualité pouvait attrister le Grand Sensible. Le dimanche, les cloches revenaient, ding dong d’un bout à l’autre de la vallée, de clocher en clocher, et on pouvait remanger du pot au feu, du pâté, du civet de lapin aux coquillettes, de la carne à tout va. Et puis on (nous autres enfants émouvants de naïveté) se répandait dans les cours et les jardins, les bois et les près, à la recherche des œufs que les sacrées cloches, à leur retour de Rome en vols planés aussi invisibles que gracieux, semaient partout, balançaient par grandes brassées de là-haut, les œufs peints, jolis comme tout, brillant et colorés, qui trouvaient le moyen de tomber en douceur et sans casse et de se loger dans les endroits les plus improbables, comme si on les y avait facétieusement cachés, je vous le dis. Je me demande combien de tonnes d’œufs pouvait contenir Rome, à ces époques. Et dans quel coin de la ville se réunissaient les cloches pendant deux jours en deux nuits. A mon avis, ce n’était pas le moment de vouloir réserver une chambre. Bref, c’étaient des temps charmants.

Sauf que des temps, une fois de plus, ou déjà, menteurs, des jours de mystification dont ma naïveté d’enfant, partagée avec quelques millions d’autres, faisait les frais. Parce que je suis aujourd’hui en mesure de l’affirmer : tout ceci, cette magique épopée pascale et clochifèrienne, qui se répète encore, n’est que du flan. Les cloches ne quittent pas les clochers et n’y reviennent pas, elles ne sèment pas les œufs de Pâques à tous vents. Je suis désolé.

Les œufs de Pâques en chocolat dans leurs habits dorés sont distribués et parsemés dans les jardins par les taupes.

Les taupes gentilles qui sont les animaux parmi les plus décriés et haïs par les maniaco-propriétaires de pelouses nickel que menace l’infarctus à la première taupinière surgie aux prémices printaniers, avant les coucous, avant les crocus, avant-signe de tous les signes. Les taupinières de belle terre noire, qu’il suffit de ramasser d’un coup de pelle pour alimenter le vrai jardin à découvert, ou d’effacer d’un coup de râteau sans nous en faire un plat ni déclencher quelque VIGIE-PIRATE spécial taupes à coup de pétards, de gaz, de saloperies chimiques, de machins empoisonnés, de conneries sans nom. Je vous en prie. Maîtrisez-vous. Que vos pulsions s’adressent à d’autres, nettoyeurs-de-voitures-du–samedi et grands chasseurs de taupes à la première occasion. Les taupes sont les habitants les plus discrets de vos prés et jardins, elles ne chantent pas à tue tête la nuit, en périodes de rut, elles coupent une racine de temps en temps, et puis ? Le reste du temps se nourrisent de vers, la belle affaire, voire de limaces, de machins dans le genre. Bigleuses de velours, elles ne vous mordront même pas quand vous les sauverez par advertance des crocs d’un chat, elles s’efforceront juste avec la force étonnante qui anime leurs pattes pelleteuses de vous creuser la paume, avant que vous les relâchiez dans leur nature, où elles disparaitront… Pitié pour le taupes, qui le dimanche de Pâques, alors que vous dormez encore, enfants, du sommeil de l’innocence, sortent à l’air libre sans lunettes, au risque de leur vie, pour distribuer les jolis œufs qu’elles emballent de lumière, dans leurs galeries, tout au long de l’année. Les avez-vous jamais entendues protester contre la forfaiture éhontée dont se rendent coupable à leur endroit depuis des siècles ou quasiment sur ce coup, les cloches ? Jamais. Comme si muettes en plus d’aveugles, les braves petites bêtes.

C’est comme les pissenlits. Le savais-tu ? me disait récemment une amie. Le pissenlit est un être inoffensif et plutôt innocent. C’est vrai qu’on l’oublie, aussi. Mais c’est une autre histoire. 

Pierre Pelot

 


Chronique parue le dimanche 4 avril 2010 dans


 

 
 

 

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