Je sais bien que cela n’a pas grande importance, parmi tant d’autres sujets de réflexion possibles du moment. Mais néanmoins.
C’était aux Imaginales d’Épinal, un dimanche matin. Le programme de la manifestation est fractionné de plusieurs sortes d’événements, parmi lesquels des discussions d’auteurs perchés sur une estrade et intitulées « cafés littéraires ». Le genre est au menu de toutes les réunions de ce type. Les thèmes des discussions divers et variés, le risque encouru étant, quand on pratique l’exercice depuis des années sous les mêmes auspices, qu’ils soient avariés. J’y ai participé quelquefois quand je croyais encore d’importance mon avis sur ceci et cela, mais le temps passant peu me chaut de savoir si les dragons sont gentils ou pas, les elfes accortes, les dents des vampires plus longues aujourd’hui qu’hier et bien moins que demain. Ainsi, je n’assiste pas aux « cafés littéraires » dont les thèmes me désintéressent et je vaque ailleurs.
C’est ainsi que je suis passé à côté d’un de ces événements, d’autant plus qu’ignorant son existence. Sujet traité : « Écrire pour le grand public, est-ce mal vu en France ? » Participant à la discussion, Bernard Werber et Henri Loevenbruck, auteurs de livres, entre autres, qui répondent que oui. Et se déchaînent contre les medias et critiques qui les assassinent ou les ignorent. Je le sais parce que finalement j’ai entendu. Un ami m’ayant signalé la déclaration et transmis l’adresse Web de sa mise en ondes, car tout est enregistré, tout laisse traces, à jamais, c’est une époque formidable, tout se retrouve et s’entend sur le net, et même quand Werber en début d’entretien lance humoristiquement qu’il va se lâcher et tout dire puisque c’est dimanche matin et que les médias ne sont pas là…
Que dit-il ? (Que disent-ils, Loevenbruck faisant duo.) Que l'intelligentsia les maltraite, tous les prix littéraires sont bidonnés, que s'ils ne l'étaient pas, ils mériteraient le Goncourt et l'Interallié. Au lieu de les donner à des gens qui écrivent des livres illisibles. Les revues de genre papier ou en ligne, Bifrost, ActuSF, le Cafard Cosmique, « on les emmerde quand ils disent qu'on écrit mal, en attendant on vend ! » Pas un critique n'a réellement critiqué leur livre, en bien ou en mal, seulement résumé le livre, annoncé les ventes conséquentes du dernier et le nombre de traductions. Werber annonce qu'un responsable de Grasset lui a dit que s'il venait chez eux, il recevrait un de ces prix prestigieux. Werber surpris a demandé s'il le garantissait par contrat. Il lui fut répondu que oui. W. a refusé, ne mangeant pas de ce pain-là. Ce n’est pas franchement crédible, mais beau.
J’ai cru comprendre que les plaignants avaient fondé une Ligue. Une sorte de mouvement « de littérature d’imaginaire » (comme s’il en existait une autre ?), groupant une dizaine d’auteurs dont la particularité serait de vendre beaucoup de livres mais de n’être pas salués ni distingués en honorabilité littéraire. C’est la chanson de Werber depuis toujours. Autrement dit, ils veulent le beurre et l’argent du beurre, n’ayant pour leur malheur que l’argent. Des centaines de milliers de personnes trouvent que leurs écrits sont admirables. Des centaines de milliers d’autres sans doute estiment le contraire, ou ne sont pas attirées ni intéressées par leurs écrits. Qu’on puisse trouver leurs livres mal fichus et mal écrits ne les fait pas rire, et qu’on le dise encore moins. Évidemment.
Le problème n’est pas nouveau… Lisez ceci :
« (…) le vulgaire ressentira plus d'émotion devant la phrase banale que devant la phrase originale ; et ce sera la contre épreuve : au lecteur qui tire son émotion de la substance même de sa lecture s'oppose le lecteur qui ne sent sa lecture qu'autant qu'il peut en faire une application à sa propre, vie, à ses chagrins, à ses espérances. Celui qui goûte la beauté littéraire d'un sermon de Bossuet n'en peut pas être touché religieusement, et celui qui pleure sur la mort d'Ophélie n'a pas le sens esthétique. Ces deux catégories parallèles d'écrivains et de lecteurs constituent les deux grands types de l'humanité cultivée. Malgré les nuances et les enchevêtrements, aucune entente n'est possible entre eux ; ils se méprisent, ne se comprenant pas. Leur animosité s'étend en deux larges fleuves, parfois souterrains, tout le long de l'histoire littéraire. »
C’est de Rémy de Gourmont et ça date de 1899.