dimanche 13 juin 2010
Deux fleuves

Je sais bien que cela n’a pas grande importance, parmi tant d’autres sujets de réflexion possibles du moment. Mais néanmoins.

C’était aux Imaginales d’Épinal, un dimanche matin. Le programme de la manifestation est fractionné de plusieurs sortes d’événements, parmi lesquels des discussions d’auteurs perchés sur une estrade et intitulées « cafés littéraires ». Le genre est au menu de toutes les réunions de ce type. Les thèmes des discussions divers et variés, le risque encouru étant, quand on pratique l’exercice depuis des années sous les mêmes auspices, qu’ils soient avariés. J’y ai participé quelquefois quand je croyais encore d’importance mon avis sur ceci et cela, mais le temps passant peu me chaut de savoir si les dragons sont gentils ou pas, les elfes accortes, les dents des vampires plus longues aujourd’hui qu’hier et bien moins que demain. Ainsi, je n’assiste pas aux « cafés littéraires » dont les thèmes me désintéressent et je vaque ailleurs.

C’est ainsi que je suis passé à côté d’un de ces événements, d’autant plus qu’ignorant son existence. Sujet traité : « Écrire pour le grand public, est-ce mal vu en France ? » Participant à la discussion, Bernard Werber et Henri Loevenbruck, auteurs de livres, entre autres, qui répondent que oui. Et se déchaînent contre les medias et critiques qui les assassinent ou les ignorent. Je le sais parce que finalement j’ai entendu. Un ami m’ayant signalé la déclaration et transmis l’adresse Web de sa mise en ondes, car tout est enregistré, tout laisse traces, à jamais, c’est une époque formidable, tout se retrouve et s’entend sur le net, et même quand Werber en début d’entretien lance humoristiquement qu’il va se lâcher et tout dire puisque c’est dimanche matin et que les médias ne sont pas là… 

Que dit-il ? (Que disent-ils, Loevenbruck faisant duo.) Que l'intelligentsia les maltraite, tous les prix littéraires sont bidonnés, que s'ils ne l'étaient pas, ils mériteraient le Goncourt et l'Interallié. Au lieu de les donner à des gens qui écrivent des livres illisibles. Les revues de genre papier ou en ligne, Bifrost, ActuSF, le Cafard Cosmique, « on les emmerde quand ils disent qu'on écrit mal, en attendant on vend ! » Pas un critique n'a réellement critiqué leur livre, en bien ou en mal, seulement résumé le livre, annoncé les ventes conséquentes du dernier et le nombre de traductions. Werber annonce qu'un responsable de Grasset lui a dit que s'il venait chez eux, il recevrait un de ces prix prestigieux. Werber surpris a demandé s'il le garantissait par contrat. Il lui fut répondu que oui. W. a refusé, ne mangeant pas de ce pain-là. Ce n’est pas franchement crédible, mais beau.

J’ai cru comprendre que les plaignants avaient fondé une Ligue. Une sorte de mouvement « de littérature d’imaginaire » (comme s’il en existait une autre ?), groupant une dizaine d’auteurs dont la particularité serait de vendre beaucoup de livres mais de n’être pas salués ni distingués en honorabilité littéraire. C’est la chanson de Werber depuis toujours. Autrement dit, ils veulent le beurre et l’argent du beurre, n’ayant pour leur malheur que l’argent. Des centaines de milliers de personnes trouvent que leurs écrits sont admirables. Des centaines de milliers d’autres sans doute estiment le contraire, ou ne sont pas attirées ni intéressées par leurs écrits. Qu’on puisse trouver leurs livres mal fichus et mal écrits ne les fait pas rire, et qu’on le dise encore moins. Évidemment.

Le problème n’est pas nouveau… Lisez ceci : 

« (…) le vulgaire ressentira plus d'émotion devant la phrase banale que devant la phrase originale ; et ce sera la contre épreuve : au lecteur qui tire son émotion de la substance même de sa lecture s'oppose le lecteur qui ne sent sa lecture qu'autant qu'il peut en faire une application à sa propre, vie, à ses chagrins, à ses espérances. Celui qui goûte la beauté littéraire d'un sermon de Bossuet n'en peut pas être touché religieusement, et celui qui pleure sur la mort d'Ophélie n'a pas le sens esthétique. Ces deux catégories parallèles d'écrivains et de lecteurs constituent les deux grands types de l'humanité cultivée. Malgré les nuances et les enchevêtrements, aucune entente n'est possible entre eux ; ils se méprisent, ne se comprenant pas. Leur animosité s'étend en deux larges fleuves, parfois souterrains, tout le long de l'histoire littéraire. »

C’est de Rémy de Gourmont et ça date de 1899.

Pierre Pelot

 


Chronique parue le dimanche 13 juin 2010 dans


 

 
 

 

 
Bavardages
La loi des séries - dimanche 25 juillet 2010
Des Woerth et des pas mûres - dimanche 11 juillet 2010
L'été en pente douce - dimanche 04 juillet 2010
Bande de sales gosses - dimanche 27 juin 2010
La torgnole - dimanche 20 juin 2010
Deux fleuves - dimanche 13 juin 2010
Mauvais plans... - dimanche 06 juin 2010
Dans le train du soir - dimanche 30 mai 2010
Voyage immobile autour du monde - dimanche 23 mai 2010
Loizeau en un mot avec un z - dimanche 16 mai 2010
Où est Loizeau rare ? - dimanche 09 mai 2010
Le Danger au long cours - lundi 03 mai 2010
Un volcan dans le potage - dimanche 25 avril 2010
Le Jour des cendres - dimanche 18 avril 2010
Bon pour un envoi... - dimanche 11 avril 2010
Les taupes de Pâques - dimanche 04 avril 2010
La meilleure ! - dimanche 28 mars 2010
VOTEZ A.R.T.J. - dimanche 14 mars 2010
On y danse, on y danse - dimanche 07 mars 2010
Belles images et grands cris - dimanche 21 février 2010
La gardavue basse - dimanche 14 février 2010
La ferme, si seulement... - dimanche 07 février 2010
Saison froide - dimanche 31 janvier 2010
Banc d'essai - dimanche 24 janvier 2010
Qui rit vendredi... - dimanche 17 janvier 2010
Scoops et skis - dimanche 10 janvier 2010
Les voeux les plus courts... - dimanche 03 janvier 2010
2009
Lettre du lendemain - dimanche 27 décembre 2009
Trêve de Noël et de plaisanteries - dimanche 20 décembre 2009
Sapins de saison - dimanche 13 décembre 2009
Jour de tout et jour de rien - dimanche 29 novembre 2009
Ca la foot mal - dimanche 22 novembre 2009
Le Bal des nazes - dimanche 15 novembre 2009
Faute de Français - dimanche 08 novembre 2009
Chrysanthèmes, feuilles mortes, etc. - dimanche 01 novembre 2009
Siné cure - dimanche 25 octobre 2009
Dessine-moi des moutons... - dimanche 18 octobre 2009
Rentrée littéraire (bis)... - dimanche 27 septembre 2009
Chroniques de Rentrées (Part. 3) - dimanche 20 septembre 2009
Chroniques de Rentrées (Part. 2) - dimanche 13 septembre 2009
Chroniques de Rentrées (Part. 1) - dimanche 06 septembre 2009
La Fille des bois - dimanche 30 août 2009
Vacances probablement - dimanche 23 août 2009
Parenthèses - dimanche 09 août 2009
Suaire - dimanche 26 juillet 2009
C’est pas tous les jours le 14 - dimanche 19 juillet 2009
La question que la France se pose - dimanche 12 juillet 2009
J'aurais pu faire foutbol - dimanche 21 juin 2009
Le temps des bras qui tombent - dimanche 14 juin 2009
Le Top des vendus - dimanche 07 juin 2009
Vas donc, eh, Sarkozy ! - dimanche 24 mai 2009
I have a dream - dimanche 10 mai 2009
Et un p'tit coup de muguet, un ! - dimanche 03 mai 2009
Privilèges et mode d'emplois - dimanche 26 avril 2009
Coup de mou - dimanche 19 avril 2009
Vivent les cloches ! - dimanche 12 avril 2009
Samedi perdu - dimanche 05 avril 2009
Les dérapages de Monsieur Benoît - dimanche 29 mars 2009
Raconte pas ta vie - dimanche 15 mars 2009
Au fil de la trame des jours... - dimanche 08 mars 2009
Sardines de secours - dimanche 01 mars 2009
Un bol de pingouins - dimanche 22 février 2009
Propos de zinc - dimanche 15 février 2009
Une semaine de plus en moins - dimanche 08 février 2009
Vocations matinales - dimanche 01 février 2009
J'aime tout - dimanche 25 janvier 2009
J'aime rien - dimanche 18 janvier 2009
Sondage - dimanche 04 janvier 2009
2008
Bavardage - jeudi 25 décembre 2008
Le retour !!! - jeudi 24 janvier 2008
2006
En avant Mars ! - jeudi 16 mars 2006
2005
Bavardages aux tonneaux * - dimanche 16 octobre 2005
Le petit Marcel - vendredi 29 juillet 2005
Méchamment dimanche - samedi 12 mars 2005
2004
Septembre, le retour ! - lundi 20 septembre 2004
Dimanche en février - jeudi 15 avril 2004
2003
L'an nouveau - dimanche 28 décembre 2003
A quoi reconnaît-on l'automne ? - mardi 21 octobre 2003
A part ça et encore - samedi 20 septembre 2003
Dos en vrac - samedi 02 août 2003
Chauve-souris - lundi 19 mai 2003
Bavardages de mai - jeudi 08 mai 2003
Printemps de l'été - dimanche 20 avril 2003
La maison de Pipo - lundi 31 mars 2003
Dans quelques minutes - mardi 04 mars 2003
2002
Le revoilà. - dimanche 15 décembre 2002
Météo plombante - samedi 10 août 2002
Imaginales... - lundi 17 juin 2002
Etonnants voyageurs - jeudi 23 mai 2002
Interruption - jeudi 16 mai 2002
No pasaran, cela va sans dire - mercredi 24 avril 2002
Mordieu ! - jeudi 28 mars 2002
Liquide - mardi 26 février 2002
Candidatures - lundi 25 février 2002
Amélie, etc. - dimanche 10 février 2002
Avant-goût - lundi 14 janvier 2002
2001
Derniers bavardages en francs - samedi 29 décembre 2001
Ca y est ! - samedi 22 décembre 2001
Eh bien dites-moi... - mardi 04 décembre 2001
Bavardage du dimanche - dimanche 11 novembre 2001
La Toussaint - jeudi 01 novembre 2001
Club et dictionnaires - dimanche 21 octobre 2001
Inspirons, expirons - lundi 08 octobre 2001
Accident de Club Internet - samedi 06 octobre 2001
Contrôle des tuyauteries - vendredi 28 septembre 2001
Blood Freak - lundi 24 septembre 2001
On se fait niquer quotidiennement - mercredi 19 septembre 2001
El mondo está lamentable (de jardin) - mardi 11 septembre 2001
Cueillir des fraises - samedi 08 septembre 2001
Etrangetés - jeudi 06 septembre 2001
Rentrée - jeudi 30 août 2001
La Grande-Goutte - dimanche 26 août 2001
Le colporteur - jeudi 23 août 2001
Grandes perturbations - mardi 21 août 2001
Météo corse - vendredi 17 août 2001
Balade et dictionnaires - mardi 14 août 2001
Bientôt minuit - lundi 13 août 2001
Romans - dimanche 12 août 2001
Frayeur - samedi 11 août 2001
Jeudi - jeudi 09 août 2001
Sans titre - mercredi 08 août 2001
The retour - lundi 06 août 2001

 

Tous droits de reproduction réservés (textes et images) © Pierre Pelot M'écrire 1998-2008