dimanche 20 juin 2010
La torgnole
Franchement, je ne suis pas ce qu’on appelle un accro du foot, je ne suis pas scotché devant mon poste de TV à chaque fois qu’on y tape dans un ballon, mais la Coupe du Monde, je ne sais pas pourquoi, je suis comme qui dirait aspiré. C’est pareil pour les JO. Il se passe quelque chose que je n’explique pas. C’est même inquiétant. Je me rends compte tout à coup de ce que peut être l’infernal quotidien d’un addict à ce que vous voulez, le tabac, le sexe, l’alcool, les fraises, le bœuf bourguignon, etc. Trois matches par jour, quasiment, si on veut. Selon les chaînes et les diffusions, et rediffusions, on pourrait même y passer sa vie. Heureusement que je me gendarme.
C’est pourtant pas les autres sujets d’inquiétudes et d’intérêt qui manquent. Les catastrophes pluviométriques dans le Var… La honteuse escobarderie de Christine Boutin abandonnant son traitement de missionnée gouvernementale, non pas sous la pression, assure-t-elle, mais quand elle s’est rendu compte (après qu’on le lui ait un peu suggéré) que la chose pouvait choquer les citoyens plus modestement missionnés, eux, à tirer le diable par la queue… L’âge de la retraite repoussé sans vergogne, puisque de toute façon, ben voyons, on vit plus longtemps… Etc. Y a de quoi faire, dans l’etc., en ce moment.
Eh bien non. Au lieu de quoi, direction la Coupe du Monde. Et me voilà plongé au cœur d’un gigantesque essaim d’abeilles sud-africaines, comme dans un monstrueux et insupportable acouphène d’une autre planète. Mais je supporte – jusqu’à un certain point, et, finalement, la fuite. Ces vuvuzelas, et leurs souffleurs qui ne sont là que pour souffler dans leur zinzin, comme pour une grande biniou-zoulou party de là-bas, ça va quand même finir par me les briser très menu. A force. Néanmoins, dents serrées, j’ai vu de belles parties, j’en ai vu des plus tristes… Les Bleus, ça aurait tendance en ce moment à n’être plus que synonymes et diminutifs d’ecchymoses. Déconfiture de Domenech, enfin humain, enfin laissant tomber sa carapace de robot obsessionnel compulsif… Bon, c’est plié. Et nous ne garderons de cette équipe de France qu’une image de grands gosses un peu bêtes, hautains et distants, coiffés pour leurs petits trajets à découvert de ces casques audio isolants ridicules – ils écoutent quoi, dans leurs machins en retrait du monde ? Quelles sortes de vuvuzelas ? Une équipe propulsée dans ce traquenard du bout des doigts d’une main, parqués dans leur bunker de luxe et lâchés sur les terrains de jeu pour s’y emmerder en attendant que ça se passe. Bon.
Au sombre soir de ce jeudi passé, jour de gloire méritée du Mexique, la ministre des sports Roselyne, sur place dépêchée, s’est exprimée après les 2-0 de la torgnole. Elle a assuré que son rôle de ministre était de se trouver auprès des petits gars pour les soutenir envers et contre tout, et qu’elle serait présente le lendemain du désastre et encore après, à leur côté. Il ne leur manquait plus que ça. C’est ce qui s’appelle, pauvres garçons, boire la coupe jusqu’à la lie. S’en souviendront de l’hiver austral.
Pierre Pelot
Chronique parue le dimanche 20 juin 2010 dans 
Bavardages
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