dimanche 03 mai 2009
Et un p'tit coup de muguet, un !
J’écris la veille, et en même temps, ces lignes sont lues le surlendemain. Si ce n’est pas là un joli paradoxe temporel, hein ? Par exemple il fait beau, tandis que j’écris, à peine s’il neige quelques pétales de fleurs de cerisiers. Cette réalité est-elle celle du moment où ces lignes sont lues, donc existent ? Parce que si elles ne sont pas lues, c’est exactement comme si elles n’existaient pas. Eh oui. Mais le problème est le même pour chacun de nous, chacun de vous, chacun de tout. Si notre existence n’est pas reconnue de (par) quelqu’un, au moins un quelqu’un, c’est une non-existence, une existence qui n’existe pas.
Sauf pour l’intéressé, à peine, une existence uniquement masturbatoire, la belle affaire. Nous n’existons que parce que d’autres existent et nous intègrent à leur existence. Nous n’existons que par le regard des autres et leur conscience de nous. Du coup l’enfer passe effectivement par les autres. Ou le paradis, aussi. Ça dépend. Du jour, du moment, de l’humeur. C’est pas simple. Bref.
Donc nous sommes la veille et le surlendemain à la fois du 1er Mai, fête des travailleurs qui traditionnellement ne vont pas en secouer une rame. Vont défiler dans tous les azimuts, le poing levé pour l’occasion, et après-demain dans la poche. Ce jour de veille de gloire, on nous annonce que Ségolène ne défilera pas avec ses copains (elle s’en excuse bien), mais dans son coin – cette information du jour va nous être serinée à tous les bulletins… sauf qu’aujourd’hui jour de lecture nous savons enfin si ce fut le cas ou pas, et comment s’est passé le défilé, tout ça. Ouf !
Le 1er Mai jour du muguet, que quelques millions de maris prévenants et respectueux des usages vont cueillir (symboliquement parlant) derechef en achetant le pain, après s’être demandé si les clochettes seront présentes à la boulangerie, sinon où est-ce que je vais encore trouver ce truc, je te le demande un peu, et si j’en ramène pas je vais avoir droit à la réflexion coincée bouche en coin, ça c’est sûr, etc.
Dira-t-on jamais assez les affres du 1er mai, pour le mari non résident à la ville où le muguet pousse à tous les feux rouges ? Ces petits détails du quotidien qui courent le risque à chaque moment de tourner au drame, à l’affrontement, aux cataclysmes conjugaux…Mais la réflexion-coincée-bouche-en-coin ne fleurit pas obligatoirement, et quand elle se manifeste c’est généralement après un certain nombre d’heures de vol. Au décollage c’est toujours l’euphorie, on embarque pour un joli tour de manège. D’ailleurs au décollage, Monsieur s’est en principe débrouillé pour dénicher le muguet introuvable, il a remué ciel et terre, Monsieur Zorro fait le malin comme personne et Madame, éblouie, a des sourires radieux, tout le contraire d’en coin.
Ce sera sans doute comme ça demain — demain puisque nous en parlons la veille et que ces lignes n’existeront que le surlendemain, c’est ainsi, c’est le décollage et le vol en haute altitude, rien que du paradoxe, du looping temporel, éternel, au quotidien…
Moi ? Présentement, je me demande si je ne vais pas offrir à mon épouse, plutôt que du muguet commun, l’exclusivité d’un bol de fromage de tête, fait, pour la première fois, de mes mains. Parce que ce n’est pas moi qui achète le pain. A moins que, peut-être, demain… c’est à dire avant hier…
Pierre Pelot
Chronique parue le dimanche 3 mai 2009 dans 
Bavardages
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