Tropique de la nuit de Michael Gruber
Presses de la Cité


Que ceux qui s'imaginent encore que le thriller, le roman noir, sont des sous branches de l'espèce littéraire fassent le détour, qu'ils s'embarquent sans attendre pour ce tropique de la nuit, toutes affaires cessantes. Sous cette latitude se cache pas moins d'un chef d'œuvre. Personnages plus réels que nature jetés dans une histoire - tissant la trame, tirant ses fils - qu'on sent irrémédiablement glisser vers des abîmes. Tous ces moments s'enchevêtrent avec une inéluctable efficacité absolument remarquable, pour ce qui s'avère être une construction en béton, pas une faille, pas un faux pas... et à aucun moment vous ne pensez à cette structure qui pourrait donc laisser entrevoir l'artefact romanesque, sa carcasse, ses coulisses. Juste l'histoire et ceux qui la traversent. Les romans ne sont pas légion qui traitent du chamanisme et de ce dont cette science (pourquoi pas?) participe, de ce dont cette tournure de l'esprit est l'outil ou l'arme dans les mains et la tête de ceux qui savent - le plus souvent non écrits et aux prétextes caricaturaux étalés avec une belle désinvolture. Les histoires de voyageurs revenus de ces contrées invisibles en errance sur dessus visible du monde, sont généralement parées des conventions habituelles comme un sapin de Noël l'est de ses boules et guirlandes scintillantes et cierges magiques.

Ici, on entre de plain pied, à petit pas, dans une dimension du réel que vous ne soupçonnez pas.

Elle est archiviste médicale, effacée, discrète, elle ne cherche qu'à vivre invisible. Un jour elle croise le chemin de Luz, petite fille que sa mère maltraite. Et portant secours à l'enfant, elle tue sa mère. C'est par cette porte dérobée, entrouverte et claquée, que nous entrons dans l'histoire de Dolores. Ainsi que dans le journal de Jane Doe, anthropologue de renom, riche fille de famille, survivante d'expérience hautement risquées parmi les sorciers (disparus?) Olo d'Afrique équatoriale française et les chaman chenkas de Sibérie, chacun de ces peuples sachant, notamment, se rendre invisible par magie. Quand elle prétend s'appeler et être Dolores, c'est aussi pour Jane Doe, l'initiée, une façon de se rendre invisible. Sa façon à elle de tenter d'échapper au diable qui la piste. Pour échapper au mal incarné de qui elle fut l'épouse...

Le mal incarné, invisible, fuyant entre les mains des inspecteurs Paz et Barlow qui ont trouvé un jour l'épouvantable marque du passage: cette femme enceinte éventrée et son fœtus prêt à naître abominablement mutilé, sacrifié, rituellement dévoré.

Plongée inéluctable dans l'épouvantable de l'autre côté du monde visible... Et qui vous donnera l'assurance que ce monde-là de l'autre rive n'existe pas réellement? Au retour de ces Tropiques de la Nuit, personne de totalement crédible.

Persiste et signe: un chef d'œuvre.

P.P.