Choke,
par Chuck Palahniuk
Éditions Denoël (Denoël & D’ailleurs) 21,50 euros
Si vous avez l’intention de lire ceci, n’en faites rien, ne vous donnez pas cette peine. (…) Allez-vous -en, tant que vous êtes encore intact, en un seul morceau.
Ainsi commence Choke. Ne suivez pas ce conseil. (Et puis après tout, faites ce que vous voulez. Sauf que si vous passez à autre chose vous ne saurez pas ce que vous avez perdu.)
Combien de livres, dans la floppée qui nous dégringolent dessus d’un bout de l’année à l’autre, tous annoncés sinon comme des chef d’œuvre, évidemment, en tous cas des événements, respectent véritablement l’instigation? Voici un événement! Attention, planquez-vous. Combien? combien méritent l’attention? combien méritent qu’on accepte l’invitation? combien sur les centaines de milliers d’exemplaires vendus suite à la criée efficace resteront bons amis avec les acheteurs lecteurs appâtés et ferrés? Combien de plates merdouilles, par contre, au milieu de tout cela, de (mauvais) coups, de mensonges, d’impostures, de Frederick et de Maurice, de Michel, de Catherine, de je ne sais quoi ou qui, déferlant sur les courants de la grande truanderie ? Je n’en sais rien et finalement m’en fous.
Par contre Choke existe.
Et dans ses pages un certain Victor Mancini, obsédé sexuel, inscrit aux sexologues pas anonymes, depuis le jour où une accorte ouvrit sur ses cuisses ouvertes la porte non verrouillée des toilettes d’un avion et ne l’en laissa sortir que parfaitement déglingué du bas ventre et de la tête, obsédé, donc. Mais pas seulement. Fils, aussi. D’une mère complètement folle et un peu mourante, oubliée sauf de lui dans les bas-fonds de la médecine ainsi que d’une maison spécialisée, mais payante, dans le ramassage de la grande déchetterie humaine (États-Unis). Pourrait-on dire. Une mère qui fut folle déjà, et gravissime, alors qu’il n’était que petit, et de ce fait lui enseigna la vie, l’existence, à sa manière non oubliable. Mais pas seulement. Victor gagne sa vie et l’entretient en mouroir de Man-man en simulant l’asphyxie gastronomique dans de grands restaurants, provoquant la compassion du héros toujours présentement prêt à se révéler à lui même et aux hommes, le héros qui lui sauvera, croit-il, ce héros tout soudain, la vie. À la compassion s’ensuit la responsabilité et le sentiment de devoir, et fréquemment, un chèque… Mais pas seulement. Sa vie aussi, Victor la gagne en autre part comme figurant dans un parc d’attraction du 17eme siècle, affublé de hauts de chausse, bas, chemise, pourpoint, chaussures à boucles… Mais pas seulement. Si dans la vie il y a les séances de thérapie collective pour drogués du sexe, il y a aussi Denny, le compagnon de travail abonné au pilori pour cause de conduite anachronique pendant les heures de travail. Mais pas seulement. Il y a Paige Marshall, doctoresse gentille qui exige de vous, convalescent en pleine désintoxication sexuelle, des folies corporelles en échange de la sonde gastrique nourricière qui rallongera d’un peu la vie de votre maman. D’un peu, certes, mais on n’a pas le droit de ne pas sauver la vie, même d’un peu, de sa maman. Mais pas seulement. Il y a les souvenirs, les souvenirs, les souvenirs d’une existence défilée à toute berzingue. Il y a la folie, tout à coup, qu’on attendait ici et qui rugit par là, et qui n’est pas du tout du côté que l’on croit. Il y a, comme un torrent, un livre lui même fou charriant des images déchirées qui rappellent celles d’un John Kennedy Toole, c’est vrai, d’un Kurt Vonnegut, aussi. Terrible. L’auteur est aussi celui de Fight-Club pour ceux qui lisent autre chose que Frédérick, Catherine, Michel et autres inconsistants usurpateurs. La dernière phrase de la dernière page est: Là où nous nous tenons, en cet instant précis, dans les ruines dans le noir, ce que nous bâtissons pourrait être n’importe quoi. Entre la première et celle-ci, il y en a près de 350, de pages. Une bâtisse effroyable de tout ce qui n’est pas n’importe quoi, la réalité d’un monde dans lequel il ne fait quand même pas bon être peut-être le fils de Jésus Christ. Ou de vouloir prendre la relève. Parce que voyez-vous: le monde n’est que la propriété des hommes en voyage, avec tous leurs sacrés bagages encombrants qui attendent, à l’enregistrement.