Berceuse,
par Chuck Palahniuk
Éditions Gallimard la Noire
Chuck Palahniuk est l'auteur de Fight Club, roman non seulement récompensé en 1999 par la Pacific Northwest Booksellers Association, (que toute le monde n'est pas sensé connaître) mais adapté au cinéma, film culte et décapant par excellence. Il est aussi l'auteur, entre autres, de Choke, publié chez Denoël en 2002, roman totalement barje et également très secouant. On doit donc se méfier de Monsieur Chuck et, surtout, de ce qu'il écrit. S'attendre au pire - je veux dire, bien sûr, au meilleur - quand on ouvre un de ses romans. C'est fait. Et ce n'est sacrément pas décevant !
Berceuse. C'est le titre. Une
berceuse est un chant gentiment fredonné dans le but d'endormir les enfants.
Très bien. Cela part d'un très bon sentiment. Mais songez une seconde au verbe
" endormir ". Endormir ne contient pas intrinsèquement cet
aboutissement par ricochet que nous lui accolons d'habitude: se réveiller.
Voilà.
L'horreur vous guette.
Elle continue de guetter pareillement, après l'avoir terrassé une première fois et après qu'il se soit redressé péniblement au fil des ans, Carl Streator, journaliste, dans cette enquête qu'il mène sur ce phénomène de la mort subite des nourrissons...
Vous êtes en train de comprendre vers quoi tout ceci nous entraîne. Et ou Carl Streator, lui, s'en va. Car Streator qui a perdu une nuit sa femme et sa petite fille et qui sans doute ne s'en est jamais remis, n'est jamais non plus tout à fait revenu à la vie bruyante qui l'entoure et l'angoisse et l'étouffe. Construit à longueur de nuits des maisons miniatures pour sans doute tenter de construire aussi du silence et comme une sorte d'univers à portée de main dans lequel il aurait conservé une vague, une très vague réalité... Une réalité en dehors de l'horreur ambiante et du malheur de vivre. Une réalité qui bascule une fois encore à partir du moment où Carl croise le chemin de John Nash, l'ambulancier nécrophile, et quand il se rend compte que les bébés morts sont probablement victimes d'une berceuse lue par leurs parents, une berceuse extraite d'un livre de poèmes dont il reste quelques deux cents exemplaires dans le pays...
Tel est le point de départ de l'impensable mais bien réelle aventure, non seulement totalement explosée pour elle-même ce vers quoi elle nous conduit, témoins ahuris que nous sommes, mais aussi par le style et le rythme de sa narration. De la musique grinçante. De l'hypnose en seringue. A chaque page.
Si le départ de la course laisse augurer un trajet chaotique, ce n'est encore et toutefois rien: le premier cahot, de taille, est la rencontre avec Helen Hoover, agent immobilier spécialisée dans la vente des maisons hantées, qui va apprendre à Carl que cette berceuse n'est rien moins qu'un sort maléfique extrait d'un très authentique livre de sorcellerie, contenant TOUS les enchantements, bons et mauvais, que les siècles et les sorciers ont accumulés...
Il importe donc, et au plus vite, de mettre la main sur ces exemplaires terrifiants, si l'ont veut éviter que d'autres, comme eux, professent et sèment par mégarde le sort tueur... ou que d'autres, surtout, comme eux, le maîtrisent et puisse l'utiliser à l'envi.
Imaginez.
Ainsi commence la grande chasse à travers les états, de Carl et d'Helen et de leurs deux compagnons, un écolo radical et une mystique secouée, qui espèrent bien eux aussi mettre la main sur le manuscrit original de ce sacré Livre des Ombres.
La descente aux enfers n'est pas ici une expression vaine. Le roman pourrait bien être en lui-même un sacré maléfice, mine de rien, pour le bonheur empoisonné du lecteur. Et si Chuck Palahniuk était tout simplement en train de bâtir insidieusement - ultime sortilège - une oeuvre, tout bêtement, à nulle autre pareille, dans un genre qui les a tous carbonisés avec allégresse?
Personnellement j'en ai, et c'est tant mieux, bien peur.